Entreprendre sans s’épuiser : ce que Manue-Rêva m’a appris de la réussite

Le 1er avril 2009, j’ai créé ma première entreprise toute seule ...

Ce jour-là, le statut d’auto-entrepreneur était officiellement lancé en France. L’administration était tellement prête qu’elle m’a directement enregistrée en entreprise individuelle. J’avais simplement été un peu trop rapide pour elle.

J’avais 29 ans, j’étais enceinte de mon troisième enfant et je préparais mon mariage, prévu pour 2010, avec l’homme qui est toujours mon mari aujourd’hui. Et non, je ne fais pas partie de ces femmes devenues wedding planners après avoir organisé leur propre mariage : le projet d’entreprise est né avant celui du mariage. 

Notre projet était parfaitement raisonnable : profiter de mon congé parental pour développer tranquillement une petite activité à mi-temps, sans pression, afin de prendre le temps de voir si cela pouvait fonctionner.

La vie a dû beaucoup rire en nous écoutant.

Parce que cette entreprise allait devenir Manue-Rêva : une agence connue et reconnue dans le monde du mariage, jusqu’à quarante mariages par an, plus de 300 mariages en PACA et en Guadeloupe en dix ans, des événements en France et à l’étranger, des passages sur M6, France 3 et TF1, une équipe, un centre de formation et un chiffre d’affaires à six chiffres.

Cette entreprise allait m’apprendre que j’étais capable de construire des projets immenses.

Elle allait aussi m’obliger, quelques années plus tard, à comprendre comment entreprendre sans m’épuiser, sans perdre ma famille et sans faire de mon entreprise le centre de toute mon existence.

Mais évidemment, en ce 1er avril 2009, je ne savais rien de tout cela.

J’étais simplement assise sur mon canapé, avec mon gros ventre, en train de créer mon site Internet.

Emmanuelle raconte l’histoire de Manue-Rêva et son chemin pour apprendre à entreprendre sans s’épuiser
Crédit photo : Priscilla Gissot

Avant Manue-Rêva, il y avait déjà l’événementiel

Le projet était en sous-marin depuis septembre 2008.

Quelques années auparavant, j’avais obtenu mon BTS de communication d’entreprise par correspondance — petit clin d’œil à la maman solo qui devait travailler tout en poursuivant ses études. Après plusieurs petits boulots, j’ai poussé la porte de ce qui s’appelle aujourd’hui France Travail pour chercher un emploi dans mon secteur. J’ai alors travaillé pendant deux ans dans une entreprise de communication événementielle spécialisée dans les supports destinés aux prestataires du mariage. C’est fou de voir comment tous ces petits événements, mis bout à bout, finissent par nous emmener quelque part.

La gestion interne de cette entreprise ne me convenait plus et la communication seule ne me suffisait pas. En revanche, cette expérience m’avait ouvert une porte.

Avec mon patron, j’avais eu l’occasion de participer à la commercialisation de sa salle de réception et des prestations proposées sur place, de travailler avec les professionnels qui l’entouraient et de contribuer à l’organisation ainsi qu’à la coordination de salons du mariage permanents et éphémères. Je chapeautais la préparation des mariages sans encore vivre les jours J.

C’est cette rencontre professionnelle qui m’a fait entrer dans le monde du mariage et, surtout, dans celui de l’événementiel.

Pourtant, je n’ai jamais été la femme qui rêvait depuis l’enfance de robes de princesse, de bouquets parfaitement assortis ou de petits détails délicats posés sur chaque table. Je n’aime pas particulièrement les tralalas. Je ne suis pas franchement passionnée par les « trucs de filles » et les détails ne sont toujours pas mon grand kiff.

Ce qui m’a attirée, c’était la création d’un projet à partir de deux personnes et de leurs histoires,leurs valeurs. L’organisation. Le challenge. L’adrénaline. Les relations humaines. La valeur de la famille et ce que représente l’engagement de deux personnes qui choisissent de construire leur vie ensemble.

Lorsque j’ai dû décider si je continuais ou non mon travail salarié, j’ai cherché une manière de rester dans cet univers tout en allant plus loin que la communication.

Je voulais organiser. Et c’est mon amoureux qui, le premier, m’a dit : « Crée ton entreprise ! » 

En 2009, « wedding planner » était encore presque un gros mot importé des États-Unis. Le métier était peu connu en France, pas vraiment reconnu et souvent réduit à l’organisation de mariages de riches ou à une femme chargée de décorer la salle.

Il n’existait pas de formation évidente ni de modèle installé à suivre. Alors je suis allée chercher seule.

J’ai exploré Internet, observé ce qui se faisait dans d’autres pays, cherché à comprendre ce métier encore émergent et construit ma propre manière de l’exercer Je ne suis pas partie des codes du métier puisqu’ils n’existaient pratiquement pas. Je suis partie de ce que j’avais envie de vivre, de ce que je voulais apporter aux couples et de ce que chaque expérience sur le terrain venait m’apprendre J’ai créé mes propres règles du jeu. Avec le recul, je me rends compte que tout ce que je transmets aujourd’hui aux entrepreneurs était déjà là : ne pas copier une activité toute faite, mais créer un métier à partir de ce que l’on est.

Emmanuelle accompagne une mariée pendant ses préparatifs avec proximité et bonne humeur
Crédit photo : Priscilla Gissot

« Méfiez-vous des rêves, ils finissent toujours par se réaliser »

Le nom Manue-Rêva est né très simplement. J’étais sur mon canapé, mon ordinateur devant moi et mon ventre de femme enceinte prenant probablement déjà une place conséquente dans l’organisation générale.

Sur le mur de mon salon, face à moi, une phrase était écrite :

« Méfiez-vous des rêves, ils finissent toujours par se réaliser. »

Manue. Rêva.

Manue-Rêva.

Voilà comment le nom est arrivé.

Je ne suis pas partie avec un budget énorme, une étude de marché de quatre-vingts pages ou une stratégie de développement sur cinq ans J’étais née dans une famille d’entrepreneurs. J’avais grandi avec l’idée que créer, travailler et faire grandir une entreprise était possible. J’avais des compétences en communication, une vraie capacité à organiser et, surtout, un amoureux qui me soutenait complètement.

J’ai créé Manue-Rêva seule.

Au fil des années, plusieurs assistantes m’ont accompagnée. Certaines ont ensuite volé de leurs propres ailes. D’autres ont découvert que ce métier n’était finalement pas fait pour elles. Mais au commencement, il y avait moi, mon ordinateur, mon ventre rond et une idée encore floue de ce que cette entreprise pouvait devenir.

Le projet tranquille à mi-temps n’a pas duré longtemps

La première année, j’ai organisé cinq mariages. Les couples venaient de rencontres faites dans mon ancien travail, de prestataires qui me connaissaient ou d’espaces parfois complètement improbables.

J’ai notamment rencontré des mariés sur un forum consacré au mariage. C’est avec eux que j’ai célébré ma toute première cérémonie laïque. J’en ai également rencontré pendant les réunions de préparation religieuse de mon propre mariage. Petit clin d’œil à Angélique, qui se reconnaîtra certainement si elle lit cet article.

Comme j’étais enceinte et qu’un mariage demande légèrement plus d’énergie qu’une réunion derrière un bureau, ma mère m’accompagnait sur certaines prestations. Mon accouchement était prévu au début du mois de septembre.

Notre magnifique plan consistait toujours à me laisser le temps de développer l’entreprise tranquillement pendant mon congé parental. Puis, depuis la maternité, j’ai reçu un appel me proposant de coorganiser un salon du mariage.

J’ai dit oui.

Un mois plus tard, j’étais en train d’ouvrir les portes de ce salon avec mon bébé en écharpe pour pouvoir l’allaiter. Je sais que certaines personnes qui me suivent aujourd’hui étaient déjà là et se souviennent encore de cette scène. Il doit bien exister une photo quelque part. 

Avec le recul, elle raconte assez bien toute l’histoire de Manue-Rêva : une idée arrive, je vois immédiatement tout ce qu’elle pourrait devenir, je dis oui et je trouve ensuite un moyen de tout faire rentrer dans ma vie.

Même lorsque ma vie est déjà bien remplie.

Emmanuelle de Manue-Rêva partage un moment d’émotion avec des mariés pendant leur mariage
Crédit photo : Audrey Delambily

J’ai inventé mes prestations sur le terrain

Lorsque je me suis lancée, j’avais une idée de ce que pouvait être le métier de wedding planner, mais j’en connaissais peu les codes. Comme il n’existait pas encore de fonctionnement réellement établi, j’ai commencé par écouter les besoins des couples.

C’est à partir de leurs demandes et de mes expériences que trois grandes prestations se sont progressivement dessinées : l’organisation complète du mariage, la coordination du jour J, ainsi que la création et la célébration de cérémonies laïques. Puis l’organisation de salons du mariage est arrivée presque toute seule, sans que je l’aie spécialement prévue.

La suite s’est construite de la même façon : en observant, en testant, en ajustant et en répondant à ce qui se présentait.

En 2012, lorsque mon dernier enfant a eu trois ans et que mon congé parental s’est terminé, Manue-Rêva générait déjà du chiffre d’affaires. Je pouvais me verser un salaire et organiser une vingtaine de mariages dans l’année.

À ce moment-là, j’ai compris que ça marchait vraiment. En 2013, j’ai dépassé le seuil de TVA. Puis les choses ont continué à grandir, parfois très vite.

Jusqu’à quarante mariages par an

Manue-Rêva est devenue une entreprise connue et reconnue, autant auprès des mariés que des professionnels du mariage.

J’ai organisé des mariages en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Guadeloupe. J’ai constitué une équipe capable d’assurer jusqu’à trois coordinations ou cérémonies pendant le même week-end. Je suis montée jusqu’à quarante mariages par an et j’ai généré un chiffre d’affaires à six chiffres.

J’ai créé des salons intimistes, le Bal des mariés et des Trash Dress collectifs. Avec d’anciennes mariées qui acceptaient de ressortir leur robe et de vivre une nouvelle expérience avec elle, nous sommes parties à Marrakech, Londres, Paris, au Portugal et en Guadeloupe.

À partir de 2014, j’ai également développé des formations pour les wedding planners et les officiants de cérémonie laïque. J’ai formé de nombreux professionnels de la région PACA. Plusieurs exercent toujours aujourd’hui et ont construit de très belles entreprises.

Mon centre de formation a grandi jusqu’à réunir onze formateurs issus de différents métiers du mariage. J’ai également créé et organisé, avec une équipe, pendant trois éditions le Wedd’ Challenge, le premier congrès français consacré aux métiers du mariage, au Palais du Pharo à Marseille.

Nous y avons reçu de grandes figures comme Jean-Luc Blais, Greg Finck ou David Laroche.... Tant d'autres, c'était la folie ...

Sur le papier, Manue-Rêva cochait beaucoup de cases de la réussite entrepreneuriale : du chiffre d’affaires, une forte visibilité, une identité reconnaissable, une équipe, des voyages, des événements importants et une vraie place dans son secteur.. Et moi, clairement, je surfais sur la vague.

La wedding planner aux cheveux rose fuchsia

À cette période, Manue-Rêva me nourrit énormément. Je me sens profondément à ma place, fière de mon travail et capable d’en faire toujours davantage. L’adrénaline est un kiff : elle me donne l’impression d’être infatigable. Jusqu’en 2016, plus l’entreprise grandit, plus j’ai envie de la faire grandir.

Je traverse aussi beaucoup de rejet et d’exclusion dans une partie de ma famille. Avec le recul, je comprends que Manue-Rêva m’a offert un monde d’appartenance : on m’y reconnaît, on m’écoute et on m’apprécie pour ce que je crée. Je sais fédérer, rassembler, faire naître un collectif. Et mon ego prend de la place.

Je deviens un peu une petite starlette du mariage : cheveux rose fuchsia, Doc Martens et positionnement à contre-courant des codes lisses et luxueux du secteur. Un jour, à Maisons du Monde, la caissière me reconnaît : « Mais vous êtes Manue-Rêva ! Je vous adore ! » Mon fils me regarde, impressionné : « Waouh, maman, t’es trop connue ! »

Je défends les mariages intimes et « atypico-rebelles ». Pour moi, ce qui fait le mariage, c’est le fait de se dire oui, pas le nombre d’invités, le prix des fleurs ou l’approbation de la tante Monique. Cette identité forte fédère énormément. On parle de la « team Manue-Rêva », puis du « clan » et parfois même de la « secte Manue-Rêva ».

La réussite et la visibilité attirent aussi des jalousies. Beaucoup veulent travailler avec moi et j’ai parfois l’impression d’être devenue le Pôle emploi du mariage. Mais je ne peux pas faire travailler tout le monde : je choisis des prestataires qui partagent ma vision et correspondent à ma clientèle, tandis que les mariés restent toujours décisionnaires.

À force de devoir me protéger, je deviens parfois froide ou hautaine. Je le regarde aujourd’hui sans m’excuser ni me condamner. J’étais très exposée, nourrie par la reconnaissance et débordée par tout ce qui gravitait autour de cette réussite. Je savais créer un collectif, mais pas encore toujours poser des limites sans dresser des murs.

Emmanuelle de Manue-Rêva portée avec complicité par deux mariés pendant leur mariage
Crédit photo : Priscilla Gissot

Rien de tout cela n’aurait été possible sans David

Le monde du mariage impose un rythme complètement décalé.

Pendant toute la saison, je n’étais pas disponible le week-end. Les rendez-vous avec les couples avaient souvent lieu le soir pendant l’hiver. Les vacances d’été étaient presque impossibles puisque l’été était précisément la période où je travaillais le plus.

Si j’ai pu construire Manue-Rêva, c’est aussi parce que David a entièrement pris sa place dans notre famille. Il ne « m’aidait » pas avec les enfants comme s’ils avaient été uniquement sous ma responsabilité. Il assumait sa part de la charge mentale, de leur éducation et de l’organisation familiale.

Il était présent pour les devoirs, les activités et les week-ends pendant lesquels je travaillais.

Il m’a soutenue dans mes projets, mes idées et mes ambitions.

Ma réussite n’a jamais été une aventure totalement individuelle. Elle s’est aussi appuyée sur ce que notre couple avait rendu possible.

Et pourtant, en 2016, notre couple a commencé à s’effondrer.

Une mariée danse avec ses invités pendant une soirée de mariage organisée par Manue-Rêva
Crédit photo : Priscilla Gissot

Organiser l’amour des autres pendant que mon couple se séparait

Au début de la saison 2016, autour des mois de mai et juin, nous avons traversé une très grande crise de couple. Cela faisait déjà plusieurs mois que j’essayais de faire réagir David et de sauver notre relation. J’ai fini par conclure que nous n’y arriverions pas.

J’ai décidé de le quitter. Au début du mois de juillet, en pleine saison des mariages — parce que sinon ce n’est pas assez drôle — j’ai pris un appartement. Pendant deux mois, nous avons organisé une garde alternée pour nos trois enfants et je suis devenue une femme séparée qui passait ses week-ends à célébrer l’amour et l’engagement des autres.

La dissonance était immense. Comment écrire une cérémonie sur l’amour, le couple, la famille et la promesse de construire une vie ensemble alors que mon propre mariage semblait terminé ? Comment vendre du rêve lorsque je n’arrivais plus à croire au mien ?

À cette période, j’ai confié une partie de l’écriture de mes cérémonies à mon amie Camille, elle-même wedding planner et officiante. Je n’arrivais plus à trouver les mots. J’étais tellement désalignée qu’il m’était devenu presque impossible d’écrire sur l’amour.

Camille pouvait poser les mots que je ne parvenais plus à contacter en moi.

Pourtant, cette séparation m’a aussi permis de vérifier quelque chose de très important : j’étais capable de vivre seule, d’avoir mon appartement, d’accueillir mes enfants et d’assumer financièrement notre quotidien. Je raconte plus précisément cette prise de conscience dans mon article consacré à l’argent et au couple: ici

Pendant ces deux mois, David et moi avons continué à nous voir. Mon mari était devenu mon amant. Et je suis tombée enceinte.

La décision qui a sauvé notre famille

Je rêvais d’avoir un quatrième enfant depuis des années. David, lui, n’en voulait pas. Notre fils aîné entrait dans une adolescence difficile, nous étions en pleine séparation et notre famille traversait déjà une période extrêmement fragile.

Ce n’était pas le moment d’accueillir un enfant. Pourtant, j’avais toujours affirmé que je n’avorterais jamais. Je remercie profondément de vivre dans un pays où le droit à l’avortement existe. Cette décision a été prise consciemment par David et moi. Mais émotionnellement, je n’arrivais pas à m’en remettre.

Elle entrait en collision avec tout ce que j’avais toujours cru savoir de moi-même. Pendant ces semaines de bouleversement, une mariée a senti que quelque chose se passait en moi. Elle s’appelle Karine.

Sans que je lui explique réellement ce que je traversais, elle a perçu ma grossesse et m’a accompagnée par sa vision du monde. Elle ne m’a pas dit quoi choisir. Elle m’a aidée à clarifier ce qui était juste pour moi.

C’est aussi elle qui a posé l’un de mes premiers pieds dans la spiritualité et dans une autre perception de la vie. Le monde du mariage m’a offert ce type de rencontres. Des personnes qui sont arrivées dans ma vie pour un contrat professionnel et qui y ont déposé bien davantage.

Nous avons choisi l’avortement. Et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette petite âme qui ne s’est pas incarnée a contribué à sauver notre couple et notre famille. En écrivant ces lignes, je réalise que je publie cet article le jour anniversaire de la prise du premier cachet du processus. Putain, c’était tellement dur.

J’aime les clins d’œil de l’invisible. Aujourd’hui, j’ai une pensée très forte pour celle que j’appelle ma LiliRose.

Cette épreuve, cette décision prise ensemble et tout ce qu’elle a remué nous ont permis, à David et moi, de nous retrouver et de reconstruire notre relation. Mais elle a aussi ouvert une brèche immense en moi :

« Si je m’étais trompée sur quelque chose d’aussi profond que “je n’avorterai jamais”, sur quoi d’autre avais-je pu me mentir ? »

Tout ce que je n’avais pas voulu regarder

À partir de la fin septembre 2016 et pendant tout l’hiver 2016-2017, je plonge dans une introspection profonde. En thérapie — un travail commencé dès 2012 —, j’observe mes blessures, mes besoins et toutes les dissonances que l’adrénaline m’avait permis d’éviter.

Je vois alors tout ce que je n’ai pas vécu avec mes enfants : les activités du week-end auxquelles David assistait seul, les devoirs qu’il gérait pendant mes rendez-vous, les vacances d’été impossibles. Anthony était déjà adolescent, Lilou entrait au collège et Joan était à l’école primaire.

Je donnais toute mon énergie à des personnes que je connaissais à peine pour que leur mariage incarne l’amour, la famille et l’engagement. Mais je ne donnais plus cette énergie à ma propre famille.

Je comprends aussi que Manue-Rêva avait comblé une blessure en m’apportant reconnaissance, visibilité et appartenance. À mesure que je réparais cette blessure et reprenais ma place dans mon foyer, j’avais moins besoin que mon entreprise me donne une identité ou une famille de substitution. Ce métier qui m’avait tant nourrie devenait un obstacle à mon équilibre. L’adrénaline s’est transformée en pression. Il m’arrivait de faire des malaises la veille d’un mariage en répétant : « Je ne veux pas y aller. » Et pourtant, j’y allais.

Entreprendre sans s’épuiser : reconnaître le moment où la réussite devient trop lourde

Je n’ai pas abandonné mes engagements lorsque le plaisir a disparu. Des mariages étaient déjà signés pour 2018 et 2019. Chaque couple préparait un jour unique et n’avait pas à subir ce que je traversais intérieurement.

Ma valeur professionnelle et l’importance que j’accordais à l’engagement m’empêchaient de bâcler ou de faire les choses à moitié. Au contraire, je compensais.

Parce que je me sentais en dissonance, je donnais encore davantage. Je voulais être certaine que les mariés ne perçoivent rien de ce qui se passait en moi. Je voulais qu’ils reçoivent le meilleur, même lorsque je n’avais plus envie d’être là. C’est probablement pour cela que mes mariages de 2017, 2018 et 2019 ont fait partie de mes plus beaux mariages et de mes plus grands défis.

Extérieurement, je donnais 200 %. Intérieurement, je commençais à m’effondrer.

Pendant l’hiver 2016-2017, j’ai développé une phobie sociale. Moi qui travaillais dans l’événementiel, rencontrais plusieurs personnes par jour et fédérais des groupes entiers, je n’arrivais parfois plus à sortir de chez moi pour faire mes courses. Je déposais mes enfants à l’école, je rentrais chez moi, je me recouchais et je passais certaines journées à pleurer dans mon lit.

Avec le recul, je pense avoir vécu un véritable burn-out.

Il n’y a pourtant pas eu un matin précis où je me suis réveillée en déclarant : « J’arrête Manue-Rêva. » La décision a émergé lentement, au milieu de la thérapie, de la fatigue et de cette question devenue impossible à éviter :

« Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? »

Emmanuelle marche aux côtés d’une mariée pendant l’organisation de sa journée de mariage
Crédit photo : Ralph Richir

Je n’étais déjà plus seulement wedding planner

Pendant cet hiver-là, je suis partie à Paris pour participer à un bootcamp destiné aux professionnels du mariage. J’y allais parce que je me sentais perdue et que je n’avais finalement suivi que très peu de formations jusque-là. Ce travail m’a permis de comprendre quelque chose : dans ma manière d’accompagner les mariés, je ne faisais déjà plus uniquement de l’organisation.

Je coachais les couples. J’accompagnais leurs tensions, leurs peurs, leurs choix et les conflits autour de leur mariage. À travers les Trash Dress collectifs, le Bal des mariés et toutes les expériences que j’avais imaginées, je travaillais déjà sur la place des femmes, la liberté, le féminisme et le droit de sortir des rôles imposés.

Tout était déjà là.

Je ne changeais pas complètement de voie. Je commençais à reconnaître ce que je faisais depuis longtemps sans encore l’avoir nommé. La petite graine de la reconversion était plantée.

Quitter une entreprise qui marchait encore

Lorsque j’ai commencé à annoncer mon départ, beaucoup n’ont pas compris. Certaines personnes ont raconté que je quittais le mariage parce que j’avais formé trop de concurrentes et que je n’avais plus de travail. C’était faux.

En 2019, j’avais volontairement limité mon activité à vingt mariages. Je refusais des demandes et Manue-Rêva fonctionnait encore très bien. On me disait : « Tu gagnes de l’argent, tu es connue, les mariés viennent à toi… Maintenant que tout fonctionne, tu t’en vas ? Mais qui fait ça ? »

Moi.

Je ne suis pas devenue cheffe d’entreprise pour subir mon travail ni rester enfermée dans une case simplement parce qu’elle rapporte de l’argent. Mon entreprise doit me permettre de gagner ma vie, de construire une sécurité financière et même de vivre un véritable kiff financier. Mais elle doit aussi me faire vibrer.

Manue-Rêva ne me faisait plus vibrer. Elle me demandait de tenir. Et je ne voulais plus consacrer ma vie à tenir dans une réussite qui ne me ressemblait plus.

Une transition qui n’avait rien de calme

En août 2018, avant même de commencer ma formation de coach ( oui oui je suis une fille comme ça ! ) , un couple a annulé la prestation prévue pour son mariage. Je me suis retrouvée avec un week-end libre en plein mois d’août. J’aurais pu me reposer. J’ai créé un week-end « Temps de Pause ».

J’ai trouvé une maison à Bandol, annoncé le projet sur mes réseaux et utilisé la notoriété de Manue-Rêva pour le remplir. Mes premières clientes en coaching ont été d’anciennes mariées ou des prestataires du mariage : la transition s’est faite naturellement grâce au réseau et à la confiance construits pendant dix ans.

En septembre 2018, j’ai commencé une formation d’un an pour devenir coach professionnelle. Je rêvais d’une activité calme, avec des séances du lundi au vendredi et moins de déplacements. Une nouvelle fois, la vie a dû rire.

Pendant l’année 2018-2019, j’ai cumulé la formation, les mariages en France et en Guadeloupe, la préparation du Wedd’ Challenge et les difficultés importantes traversées par mon fils adolescent. En octobre 2018, je me suis aussi fracturé la malléole gauche. J’ai continué avec des béquilles, une attelle et des séances de kinésithérapie, grâce au soutien de mes proches.

Cette période m’a placée face à mon « trop » : trop de projets, de responsabilités et de fronts ouverts. Trop de cette croyance selon laquelle, puisque j’étais capable de faire quelque chose, je devais nécessairement le faire.

Quitter le monde du mariage par la grande porte

En 2017, alors que ma décision de partir commençait à se préciser, j’ai créé le Wedd’ Challenge.

Si je devais quitter le monde du mariage, je voulais le faire par la grande porte. Je voulais créer un événement capable de marquer ce secteur et de transmettre une dernière fois tout ce que j’y avais appris. L’idée est née autour d’un barbecue entre amis. David venait de travailler au Palais du Pharo, à Marseille. Il m’a dit :

« Tiens, je viens de faire des travaux au Palais du Pharo. Ça irait trop bien avec ton idée. »

J’ai répondu :

« Allez, on le fait. »

Voilà comment naissent souvent mes projets : quelqu’un pose une phrase et, quelques minutes plus tard, dans ma tête, le projet possède déjà une identité, une vision et probablement une liste de choses à faire longue comme mon bras.

Le Wedd’ Challenge est devenu un événement important, ambitieux et extrêmement confrontant. Il m’a apporté une immense fierté, mais également du harcèlement. Certaines situations m’ont obligée à déposer plainte et ont cristallisé des traumatismes que je porte encore aujourd’hui.

Le dernier Wedd’ Challenge a eu lieu au début de l’année 2020. Nous avions déjà décidé avec l’équipe d’arrêter avant de savoir que le confinement allait mettre tout le secteur événementiel à l’arrêt. J’ai ressenti un immense soulagement et une grande fierté. Avec, malgré tout, cette petite voix qui demandait encore :

« Est-ce qu’on a vraiment bien fait d’arrêter ? »

Oui, nous avions bien fait. C’était un travail colossal et j’étais arrivée au bout de ce que je voulais y donner.

Emmanuelle et son équipe devant le Palais du Pharo à Marseille lors du Wedd’ Challenge

Faire le deuil en conscience

L’un des avantages — et parfois des supplices — du secteur du mariage est que les contrats sont signés très longtemps à l’avance.

Entre ma décision d’arrêter et mon dernier mariage, plusieurs années se sont écoulées. Cette transition m’a permis de vivre chaque dernière fois en conscience : ma dernière organisation complète, ma dernière coordination, ma dernière cérémonie et même mon dernier mariage avec certains prestataires.

Je savais que ces moments ne reviendraient pas. Je ne voulais pas tout abandonner brutalement. Je voulais accompagner la fin avec la même attention que j’avais accordée à la naissance de l’entreprise.

Mon dernier mariage officiel a eu lieu au début du mois d’octobre 2019.

Puis nous sommes partis en Guadeloupe pour célébrer les dix ans de Manue-Rêva lors d’un dernier Trash Dress collectif. Une dizaine d’anciennes mariées étaient présentes, accompagnées de leurs conjoints et de leurs enfants. Mes amis Gwen et Camille m’ont alors préparé une surprise : une cérémonie de clôture, un enterrement symbolique de Manue-Rêva, sur une plage de Guadeloupe.

Cette entreprise était née sur mon canapé, devant une phrase parlant de rêves qui finissent par se réaliser. Dix ans plus tard, elle se terminait sur une plage, entourée de femmes, de couples et de familles dont elle avait accompagné une partie de l’histoire.

Ce n’était pas du tout un échec. C’était la fin d’une aventure arrivée au bout de son sens.

Fermer réellement pour pouvoir recommencer

J’aurais pu simplement transformer Manue-Rêva et ajouter une nouvelle activité. Mais j’avais besoin que cette fermeture existe aussi dans la matière.

Le 2 mai 2019, j’ai donc créé une nouvelle société, une SASU, pour porter l’activité qui est encore la mienne aujourd’hui.

Je voulais repartir à zéro. Pas parce que je rejetais Manue-Rêva, mais parce que je voulais construire autrement. Je ne souhaitais plus entreprendre uniquement à partir des règles que j’avais apprises dans ma famille.

Mon père était entrepreneur. Le modèle que j’avais intégré disait qu’une entreprise devait recevoir tout notre temps, que le travail devait être au centre de la vie, qu’il fallait toujours viser davantage, être la meilleure, toujours plus d’argent et ne jamais considérer que ce que nous avions atteint était suffisant.

J’avais construit Manue-Rêva en cherchant aussi la reconnaissance de mon père. Pour réussir comme lui, je devais réussir selon ses codes. Dans ma nouvelle entreprise, j’ai dû apprendre à me demander :

  • Qui suis-je, moi, Emmanuelle ?
  • De quoi cette femme, cette mère, cette épouse et cette humaine a-t-elle besoin ?
  • Quelle place est-ce que je veux donner au travail ?
  • Combien d’espace est-ce que je veux préserver pour ma famille, mon couple, mon corps, mes projets personnels et ma liberté ?
  • Quelle est ma propre définition de l’argent et de la réussite ?

Je ne voulais plus seulement créer une entreprise performante. Je voulais créer une entreprise capable de respecter la vie que j’avais envie de vivre.

J’avais moins peur d’échouer que de réussir à nouveau

Au lancement de cette nouvelle activité, je me suis mise en garde :

« Manue, attention. Ne repars pas dans tes travers. Ne recommence pas à travailler sans compter les heures, à donner dix milliards de fois trop, à ne poser aucune limite avec tes clientes et à transformer ton activité en famille de substitution. »

Je n’ai pas refusé les opportunités et je n’ai pas baissé mes tarifs. J’ai joué petit autrement. J’ai retenu mon énergie, ma discipline, ma rigueur et ma capacité à porter de grands projets.

Je n’étais pas certaine de savoir m’arrêter si tout recommençait à fonctionner très fort. J’avais peur de moi-même et de ma capacité à repartir dans le trop. J’avais aussi peur de la visibilité. Les jalousies, le harcèlement et tout ce que j’avais vécu pendant les dernières années de Manue-Rêva avaient laissé des traces.

Porter mes messages, parler fort, assumer mes convictions et redevenir très visible signifiait aussi redevenir une cible potentielle. Une partie de cette peur existe encore parfois aujourd’hui. Mais j’ai fini par comprendre quelque chose : je n’avais pas peur de la réussite. J’avais peur de reproduire la seule forme de réussite que je connaissais.

Retrouver l’événementiel autrement

En créant ma nouvelle activité, je pensais vouloir une vie professionnelle beaucoup plus calme, faite de séances individuelles du lundi au vendredi. Puis, en juin 2021, j’ai organisé la première retraite Fille de la Terre. Et j’ai compris que l’événementiel me manquait.

Pas du tout le mariage, les week-ends sacrifiés et les saisons qui avalent tout l’été. Ce qui me manquait, c’était le plaisir de partir d’une idée, de construire un projet, de lui donner une forme, de fédérer un collectif et de vivre cette énergie particulière lorsqu’une vision devient réelle.

Je n’avais pas besoin de renier ce que j’aimais. J’avais besoin de l’intégrer autrement.

Aujourd’hui, mes retraites nourrissent mon amour de l’événementiel et du collectif, mon besoin d’adrénaline et ce plaisir immense de partir de rien pour donner vie à un projet. Mes accompagnements en création et en développement d’entreprise nourrissent, eux, mon goût pour la stratégie, les nouvelles idées et la construction.

Mon entreprise actuelle incarne la vision, les valeurs et la mission de la femme que je suis devenue.

Je peux participer à la naissance et à la croissance de nombreuses humains et d' entreprises sans avoir besoin de transformer la mienne en machine toujours plus grosse.

Entreprendre sans s’épuiser, c’est aussi redéfinir ses propres règles de réussite

Aujourd’hui, la réussite n’est plus seulement un chiffre d’affaires ou de la reconnaissance. Mon entreprise doit être rentable, me rémunérer et contribuer à la sécurité financière de ma famille : je n’ai aucune envie de romantiser une activité qui ne permettrait pas de vivre. Mais l’argent n’est pas mon seul indicateur.

Je mesure aussi ma réussite au temps passé avec David et mes enfants, à l’espace disponible pour mes projets personnels, à mon plaisir de créer, à mon énergie, à mon rythme biologique et à ma liberté. Ma vie, mon corps et mes besoins ont changé ; mon entreprise doit pouvoir évoluer avec moi.

Je veux qu’elle soit au service de ma vie et de mes rêves, qu’elle nourrisse ma famille financièrement et humainement, sans faire de celle-ci la variable d’ajustement de mon ambition.

Je n’ai pas pour autant renoncé au challenge, à l’adrénaline ni aux idées un peu trop grandes. J’ai simplement appris que je n’étais pas obligée de tout transformer en empire.

Groupe de mariées participant à un Trash Dress collectif organisé par Manue-Rêva à Marrakech
Crédit photo : Priscilla Gissot

Ce que Manue-Rêva m’a appris

Manue-Rêva reste une expérience professionnelle magnifique. Presque chaque samedi, je me suis sentie à ma place. Les couples, les prestataires, les réussites comme les expériences difficiles ont façonné la femme et la professionnelle que je suis devenue.

Cette entreprise m’a appris qu’avec du travail, de la discipline, de la rigueur, des convictions et une vision, nous pouvons réaliser des choses immenses. Elle m’a appris la puissance d’un positionnement fort, le courage d’aller à contre-courant, la valeur du collectif et le plaisir de voir une idée prendre vie.

Elle m’a aussi appris qu’une entreprise peut combler nos blessures autant qu’elle exprime nos talents. Qu’une réussite visible peut cacher un profond désalignement. Que l’adrénaline peut donner l’impression d’être invincible jusqu’au jour où le corps et la vie présentent l’addition.

Et surtout, qu’arrêter une entreprise qui fonctionne n’est pas nécessairement échouer. Parfois, la véritable réussite consiste à quitter ce que nous avons brillamment construit parce que cela ne correspond plus à la personne que nous sommes devenue.

Manue-Rêva m’a appris que je pouvais réussir. L’entreprise que je construis depuis m’apprend à réussir sans me perdre et à évoluer au rythme de mes transformations. C’est ce que je transmets aux entrepreneurs que j’accompagne.

Au-delà de l’offre, de la cible, des tarifs, de la rentabilité ou de la communication, je les aide à créer une entreprise qui leur ressemble, respecte leurs valeurs, leurs besoins, leurs limites et la vie qu’ils veulent vivre.

Le véritable enjeu est de construire une entreprise capable de durer, de nourrir notre vie et d’évoluer avec elle.

Notre entreprise doit être au service de notre vie. Pas l’inverse.

Si tu veux créer ou développer une activité ambitieuse, rentable et profondément alignée avec la personne que tu es, je t’invite à découvrir mes accompagnements et mes formations en création et développement d’entreprise ici

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