Culpabilité maternelle : confessions d'une mère imparfaite

Il y a une phrase que j'ai dite et redite pendant des années : je ne suis pas une mère parfaite, j'ai fait des erreurs, j'en ai conscience. Cette phrase-là, en soi, n'est pas le problème. Le problème, c'est de rester bloquée dans cette culpabilité maternelle sans jamais franchir l'étape suivante : comprendre que mon rôle n'est pas de devenir une mère parfaite, mais d'apprendre à transmuter cette culpabilité, à accompagner mon imperfection plutôt qu'à la subir en boucle.

Je suis devenue mère à vingt et un ans, très jeune, avec toute l'inconscience et toute la foi que ça suppose. J'ai trois enfants : mon aîné a vingt-cinq ans, ma fille vingt-deux, mon petit dernier va sur ses dix-sept. Les deux grands sont nés d'une première union, et depuis vingt ans je suis avec mon mari, qui les a élevés comme les siens. Voilà pour le décor. Et depuis quinze ans, je fais un travail sur moi, en profondeur, celui qui va chercher ce qu'on porte sans l'avoir choisi.

Qui on est, ce qu'on croit, ce qu'on redoute, ce qu'on reproduit dans notre rôle de mère et de façon plus large dans notre vie, notre personnalité, ça vient rarement de nulle part. Ça vient entre autre de notre construction, du transgénérationnel, des injonctions de la société dans laquelle on grandit, de croyances transmises sans étiquette "attention, fragile, à déconstruire".

Et j'ai toujours dit, avec un humour noir que j'assume à cent pour cent, qu'il faudrait presque démocratiser une évidence : on a fait de son mieux pour ses enfants, et on a aussi, quelque part, financé le terrain de leur future thérapie. Alors autant l'annoncer avec panache plutôt que de le subir en silence. Vas-y, je te la paye, la psy. Mon imperfection a construit des choses chez toi, c'est la règle du jeu de la vie de famille. Et le vrai cadeau que je peux te faire, c'est de commencer cette démarche pour moi en premier, avant de te la souhaiter à toi.

Les deux culpabilités maternelles qui m'ont le plus construite

Être mère m'a collé cette culpabilité maternelle dès le premier jour, que nous sommes beaucoup à connaître. Est-ce que c'est la bonne décision ? Est-ce que j'ai bien fait ? Est-ce que cette réaction venait de mes propres peurs plutôt que de ses besoins à lui ? Il y a des culpabilités qui passent, et il y en a d'autres qui s'installent et qui construisent toute une architecture intérieure. Je veux t'en raconter deux, choisies parmi d'autres pour illustrer mon propos, parce que je sais qu'elles vont résonner chez plusieurs d'entre vous.

La première tourne autour du père de mes deux grands. Cet homme est, et reste aujourd'hui encore, absent et irresponsable dans son rôle de père ( même si on valide un mouvement positif ). Je ne vais pas dresser la liste de ses manquements, ce n'est pas le sujet de cet article. Le sujet, c'est le poids que j'ai porté pendant des années à l'idée d'avoir choisi cet homme-là, comme si ce choix de jeune femme amoureuse condamnait mes enfants à porter cette absence toute leur vie, comme si j'étais la seule responsable de ce que cette figure paternelle allait créer chez eux. Je m'en suis voulu très fort d'avoir choisi ce père la pour mes enfants d'amour. J'avais fait une erreur qu'ils vont subir toute leur vie .... Ce qui de façon purement biologie est une dissonance, ils ne sont mes enfants d'amour que parce que j'ai fait des enfants avec cet homme là .... !!!!!

Culpabilité maternelle : des adolescents libres et joyeux, loin du regard maternel
Crédit photo : Céline Machy

Quand j'ai vu concrètement l'impact que ça avait sur eux, dans leur petite enfance puis à l'adolescence, j'ai mis des choses en place : des suivis thérapeutiques, des espaces pour être écoutés, du soutien pour devenir les adultes qu'ils avaient envie d'être. Aujourd'hui, cette absence de père fait partie de leur histoire. Elle restera une de leurs blessures, probablement pour toujours, une de celles qui reviennent parfois chatouiller. Il ne sera jamais le père qu'ils auraient eu besoin ou envie d'avoir, et ça, ça ne changera pas.

Mais avec leurs propres ressources, et avec ce que j'ai pu leur apporter à côté et aussi leur beau-père et d'autres autour, sans jamais chercher à compenser mais en les accompagnant, ils en ont fait quelque chose de solide. Ils sont devenus des adultes libres, responsables, épanouis.

La deuxième culpabilité est plus récente, et honnêtement plus difficile à raconter parce qu'elle touche à un déséquilibre que je n'ai vu qu'après coup. Il y a sept ou huit ans, mon aîné a traversé une adolescence très difficile, avec une véritable urgence vitale à gérer sur le plan psychologique. J'ai dû me concentrer sur lui avec une intensité totale : le protéger, le stabiliser, le maintenir en vie.

Pendant ce temps, mes deux autres enfants, plus jeunes, semblaient aller bien. Ils n'ont rien demandé. Je me rends compte aujourd'hui qu'ils ont probablement développé, chacun à sa manière, ce syndrome du "maman est déjà tellement occupée, on va gérer tout seuls, on va rien demander, on va être sage ".

Culpabilité maternelle : une mère en chemin, entourée d'autres femmes en retraite
Crédit photo : Céline Machy

Cinq ans plus tard, quand la situation de mon aîné s'est enfin stabilisée, ma fille a explosé. Elle m'a dit que je n'avais pas été là pour elle, que je n'avais pas vu ce dont elle avait besoin. Je l'ai pris de plein fouet. J'avais pourtant le sentiment d'avoir sécurisé les choses pour elle aussi. Avec de la distance et en sortant de mon émotionnel, j'ai compris : j'avais fait ce qui me semblait juste à ce moment-là, et elle, elle avait vu toute l'énergie déversée sur son frère. Son ressenti lui appartient, et il est légitime.

Aujourd'hui je vois mon petit dernier prendre enfin sa place, s'ouvrir, s'épanouir, lui qu'on pensait timide et solitaire par nature. Je crois plutôt qu'il n'y avait simplement pas de place disponible pour lui quand il en avait besoin, tant celle des deux autres occupait déjà tout l'espace familial.

Je me rappelle avoir dit à mon aîné, quand il avait dix-huit ans, une phrase extrêmement violente : " si je ne peux pas te sauver toi, je ne vais pas sacrifier ton frère et ta sœur. Il était hors de question de sacrifier ton frère et ta sœur pour te sauver toi. J'ai trois enfants, et je dois être là pour mes trois enfants, penser à mes trois enfants. "

Ce n'est heureusement pas ce qui s'est réellement passé, j'ai continué à être présente pour chacun... Mais cette phrase marque bien le poids que je portais à ce moment-là. Et je précise, parce que c'est essentiel : l'objectif n'est jamais de culpabiliser qui que ce soit, ni moi, ni mon fils, ni personne. Chacun a occupé la place qui restait disponible, avec les moyens qu'il avait à ce moment-là.

Non, la mère n'est pas responsable de tout

Il y a un truc qu'on nous vend depuis toujours, et je crois que c'est au cœur de la culpabilité maternelle : l'idée que la mère porte l'entière responsabilité de ce que son enfant vit, ressent, et devient. Regarde autour de toi. Quand quelqu'un devient délinquant, ou violent, ou perdu, la première question qui sort, c'est souvent "qu'est-ce que ses parents ont fait ou pas fait".

Comme si la personne qui pose l'acte n'avait elle-même aucune responsabilité dans ses propres choix. Comme si un être humain adulte et ados n'était que le produit direct de son éducation, sans marge de manœuvre, sans libre arbitre.

Cette injonction-là, elle pèse sur les mères en particulier, et elle est fausse. J'ai ma part de responsabilité dans ce que mes enfants portent, évidemment, et je l'assume pleinement. Mais ma part n'est pas toute la part. Mon rôle, c'est d'accompagner mes enfants à transformer ce qu'ils traversent, en reconnaissant honnêtement mes erreurs et mes manquements. Ce n'est pas de porter, en plus de ma part, celle qui appartient à leur père absent, celle qui appartient à la société, et celle qui leur appartient à eux en tant qu'individus responsables de leurs propres choix. Prendre toute la part, c'est justement ce qui nous maintient prisonnières de la culpabilité.

De la culpabilité à la reconnaissance

Ce chemin m'a appris quelque chose de simple mais qui change tout : la culpabilité, dans le rôle de mère particulièrement, est souvent une excellente façon de se punir tout en restant dans l'inaction. Je suis mauvaise, je suis imparfaite, point, fin de l'histoire. Sauf que ça ne répare rien, ça n'avance à rien, ça se contente de tourner en boucle.

Ce qui change réellement la donne, c'est la reconnaissance active. Reconnaître que je n'ai pas pu être partout. Reconnaître que j'ai manqué des choses, que parfois j'ai perdu mon calme, que la fatigue, le travail, le couple, les autres enfants ont pris toute la place et que j'ai raté des signaux. Ce n'est pas viser la perfection. C'est accepter que nos enfants aient des reproches légitimes à nous faire, et accueillir ces mots sans se justifier à tout prix.

Quand un enfant, ado ou déjà adulte, pose ses mots sur un manque ou une blessure, la réponse qui répare tient en deux mouvements très simples : je comprends, je m'en excuse, et de quoi as-tu besoin maintenant.

Culpabilité maternelle : cercle de partage entre femmes lors d'une retraite
Crédit photo : Céline Machy

J'ai appris cette leçon aussi de mes propres parents, très récemment. Notre relation a énormément évolué ces derniers temps, et j'ai la chance de pouvoir aujourd'hui leur parler de mon histoire, de mes blessures d'enfance, de mes manquements ressentis même en tant que fille adulte. Ils ne sont pas des parents parfaits non plus, il y a encore des moments où je ressens un manque, où j'aurais besoin d'autre chose.

Le fait qu'ils puissent entendre ça sans se justifier, en disant simplement "c'est vrai, on n'a pas fait bien sur ce coup-là, on est désolés, on ne savait pas faire", change absolument tout. Cette reconnaissance-là répare davantage que n'importe quelle excuse parfaite.

Ce que la culpabilité maternelle ouvre, bien au-delà de la maternité

Culpabilité maternelle et fratrie réunie au coucher du soleil pendant une retraite
Crédit photo : Céline Machy

Si je te raconte tout ça, c'est simplement pour te partager où ma réflexion m'a menée, et tu en fais ce que tu veux. Ce que j'en retiens, c'est qu'en tant qu'adultes, on a une responsabilité qui dépasse largement notre salon : relier notre liberté individuelle à notre responsabilité, conscientiser nos choix, nos comportements, nos réactions. Pas pour courir après une perfection qui n'existe pas, mais parce que le monde qu'on construit aujourd'hui, avec nos failles autant qu'avec nos prises de conscience, façonne le monde que nous créons pour les adultes que deviendront nos enfants demain.

Chaque fois qu'on choisit la reconnaissance plutôt que la justification, chaque fois qu'on fait ce travail sur soi avant de l'exiger des autres, on participe à quelque chose de bien plus grand que sa propre famille

C'est exactement ce que je porte dans mon accompagnement et dans les retraites que j'organise. Des espaces pour venir poser ce travail de conscientisation, seule ou avec les membres de sa famille, pour transformer le lien qu'on n'a jamais choisi en une relation qu'on construit vraiment. Si cette lecture a réveillé un souvenir, une culpabilité maternelle que tu portes encore, ou juste l'envie de faire ce pas vers toi-même, viens m'en parler. C'est exactement pour ça que ces espaces existent.

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